“Les Estivants” (tg STAN) au Théâtre de la Bastille – quand l’intelligentsia s’ennuie, le public jubile

 

Dans une Datcha, des membres de l’inteligencia russe essaient de meubler le vide de leurs vies estivales, de leurs vies tout court. De leur oisiveté naissent des amours inattendues ou adultérines, des règlements de compte conjugaux, des discours plus ou (plutôt) moins constructifs sur le sens de l’existence.

Quand il écrit cette pièce en 1904, Gorki invoque, à l’aube des grandes révolutions du XXème siècle, quelque chose de franchement politique: la bourgeoisie s’empêtre dans le désœuvrement et ne produit rien qui vaille.  Mais, il le fait avec ironie, adresse et fantaisie. Il livre aussi une pièce où des personnages de tous âges, avec chacun leurs singularités, semblent se démultiplier.

Du pain béni pour le collectif d’acteurs anversois tg STAN qui s’est approprié “Les Estivants” comme si cette pièce les attendait! C’est un formidable prétexte pour eux d’expérimenter une nouvelle fois les jeux d’allers-retours entre acteurs et personnages, la posture du comédien ou encore la capacité à faire masse sans perdre de son individualité.

Ils nous offrent ici une pièce fleuve absolument jubilatoire où l’ennui se meut en tant jeu de massacre souvent hilarant qu’en constat somme toute tragique de vies qui ne servent à rien .

Mais, au delà même du propos de la pièce, ce sont la mise en scène et le jeu des acteurs qui font palpiter “Les Estivants” et lui confèrent une acuité formidable. Évoluant dans une scénographie dépouillée,  les comédiens semblent jouer sans jouer:  ils marchent en permanence sur un fil ténu entre la posture de celui qui joue et celle du personnage qu’ils incarnent avec un second degré qui sonne absolument juste.

L’humour y est souvent du côté du grotesque – un peu comme au Carnaval où les humbles se moquaient en l’imitant les classes aristocratiques ou bourgeoises selon l’époque. Toutefois, cela est fait d’une manière subtile qui permet à toutes ces composantes – le texte, le jeu, la mise en scène, de se déployer sans mordre sur le terrain de l’autre. On rit alors tant des bons mots de la pièces que des intonations, mimiques, postures et apartés des comédiens.

Ceux-ci s’en donnent à cœur joie et nous entraînent dans une sorte de tourbillon fougueux que, même après 2h30 de spectacle, l’on n’a pas envie de quitter. Peut-être parce que nous nous reconnaissons parfois dans le désœuvrement de ces gens qui, comme tout le monde en fait, se cherche une place sur l’échiquier social.

De la drôlerie des situations et des discours émane parfois un sentiment profondément sombre – l’idée du suicide revient d’ailleurs à plusieurs reprises, mais il est toujours éradiqué par le rire.

Frank Vercruyssen excelle à susciter chez le spectateur des émotions complexes avec légèreté, fantaisie et ingéniosité.

L’intelligence se mêle à l’humour et c’est une équation réussie pour passer un vrai bon moment de théâtre.

Les Estivants de Maxime Gorki
Infos et résa ici
De et avec Robby Cleiren, Jolente De Keersmaeker, Sara De Roo, Damiaan De Schrijver, Tine Embrechts, Bert Haelvoet, Minke Kruyver, Frank Vercruyssen et Hilde Wils
Costumes, Ann D’Huys
Lumière, Clive Mitchell

Théâtre de la Bastille

Adresse : 76, rue de la Roquette – 75011 Paris
Métro : Bastille, Voltaire, Bréguet-Sabin
Réservation : par téléphone et sur place
du lundi au vendredi de 10h à 18h
le samedi de 14h à 18h, 01 43 57 42 14
www.theatre-bastille.com

30 octobre au 17 novembre 21h,
relâche dimanche, lundi 5 vendredi 9 et mercredi 14 novembre
20€ et 27€, Abonnement 18€
Durée estimée : 2h30

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