« Qu’avons nous fait de nos rêves » de Jennifer Egan

 

Ils s’appellent Bennie, Sasha, Rhea, Alice, Stefanie, Jules ou Rolph. Qu’ils se connaissent ou pas, pas plus d’une personne ne les sépare l’un de l’autre. Tous sont à un moment ou à un autre engagés dans des histoires qui tournent autour de l’univers musical, de la création adolescente dans le fond d’un garage au management d’artistes sur le retour . A tour de rôle, ils sont les personnages principaux du dernier roman de Jennifer Egan, « Qu’avons nous fait de nos rêves?« .

Lorsque l’on entame le livre, on pense que l’on ouvre là un roman choral américain contemporain de bonne facture auquel on va trouver suffisamment de point d’accroche, de résonance et d’identification pour s’y attacher.

Or, d’un chapitre à un autre, on réalise que Jennifer Egan n’est pas une énième auteure/chroniqueuse de la société d’aujourd’hui.

Elle est une narratrice originale hors pair comme il est rare d’en trouver. Malicieuse avec ça, car on ne sent rend compte que tard du tour qu’elle est en train de nous jouer: en fait, elle réinvente les codes du genre pour livrer non pas une roman choral mais un récit à la narration complètement explosée.

Chaque chapitre, ne rentrant pas dans un ordre chronologique, ni même logique, constitue un des satellites de ce récit infiniment cohérent malgré sa construction complexe. À chaque chapitre, c’est un narrateur différent avec ses manières singulières de dire qui prend la parole, et ce via des modalités toujours particulières.

Toute la force d’Egan ici est de mettre en avant le récit et non le tour de force stylistique auquel elle se livre. De fait, « Qu’avons nous fait de nos rêves » est brillant de fluidité et, malgré la démultiplication des voix et des décennies, le lecteur ne se perd jamais en route.

En jouant sur tous les temps, passés, présents, futur antérieur et futur et au travers ces différents points de vue, à différentes époques, Jennifer Egan livre une réflexion pertinente sur la notion de destinée, de prédisposition à devenir tel(le) ou tel(le). Ce n’est pas désenchanté, juste un rien mélancolique, quoique l’auteure manie l’ironie et l’humour avec beaucoup d’adresse. Il y a ceux qui changent, ceux qui ne grandiront jamais, ceux qui choisiront de ne pas continuer ou n’auront pas le choix.

La prose, implacable et surprenante, ne lasse jamais et surprend en permanence.

Ce ne sont que des petits faits de vie, de petits drames ou joies du quotidien mis bout à bout,  mais sous la plume d’Egan, cela suffit pour faire un très grand livre, plein d’émotions mêlées.

Une des très bonnes surprises de cette rentrée littéraire.

 

 

« Qu’avons nous fait de nos rêves? »  A visit from the goon squad, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sylvie Schneiter

Ed. Stock, coll. La Cosmopolite

374 p., 22 €.

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